Accès, contrôle, influence : les risques que les entreprises européennes ne peuvent plus ignorer dans l’ère America First

Sous bien des aspects, les deux documents majeurs pour la sécurité et la défense nationale des Etats-Unis publiés ces deux derniers mois ne font qu’entériner le virage serré entamé depuis un an par l’Administration Trump 2. Ils consacrent les idées et politiques imaginées depuis encore plus longtemps par les différents think-tank des Républicains et de la galaxie MAGA de ces dernières années. Leur lecture n’en demeure pas moins incontournable pour les entreprises européennes se demandant ce que la nouvelle Pax Americana sous l’America First leur réserve. Et leur lecture révèle nombre d’indications sur les enjeux commerciaux, industriels et économiques. Avec une question centrale pour elles : Faut-il juste ajuster, ou bien, absolument révolutionner la place des Etats-Unis et de ses différentes politiques et priorités stratégiques et économiques dans leur appréciation des risques?

« Open For Business » : La révolution bruyante qui se cache derrière les promesses de paix et de prospérité

Les entreprises européennes doivent-elles en effet n’y voir que des risques dans ce nouveau système international ? Abstraction faite de la manière ou des questions purement philosophiques (pour ceux qui le font), ne faut-il pas non plus y voir nombre d’opportunités? Le mot d’ordre de l’administration américaine n’est-il pas d’ouvrir un nouvel âge d’or pour la puissance américaine permettant de générer paix et prospérité, en premier lieu pour les Américains, mais aussi pour tous ceux qui coopèreront dans le nouveau système américain. Derrière les estocades diplomatiques et commerciales très trumpiennes, les Etats-Unis déclarent être « Open For Business », cherchent à attirer encore plus d’investissements, faire plus d’affaires partout où c’est possible, avec les adversaires même des Américains, et pousser dans ses limites les révolutions technologiques, énergétiques et financières pour transformer et faire croitre l’économie mondiale.

De bien des manières, les entreprises européennes sont déjà habituées à vivre sous contraintes américaines. Leurs réglementations extra-territoriales, leur domination monétaire et leurs intérêts globaux et massifs financiers, industriels et commerciaux, sur le continent européen même et ailleurs, sont des réalités déjà prises en comte pour nombre d’entre elles. Les promesses de déréglementation n’ont pas non plus laissé insensibles nombre d’européens se demandant si un tel modèle, au moins dans ce domaine, ne pouvaient être exportés en Europe.

Tout ce qui se passe ne serait donc qu’un changement d’échelle et d’intensité pour des contraintes, des conditions et des principes imposés et bien connus depuis assez longtemps au final, et, par conséquent, les grilles de lecture des entreprises n’auraient besoin surtout que d’être ajustée sans nécessairement les bouleverser.

La National Security Strategy de 2025 (NSS 2025) et la National Defense Strategy de 2026 (NDS 2026) invitent chaque entreprise à faire au contraire une pause et à prendre de la hauteur. Il ne s’agit pas uniquement de changement de style, d’échelle ni même d’intensité. Les changements sont tant philosophiques que structurels. Les attentes et les pratiques américaines se sont durcies et s’alignent à certains égards sur ce qui est mis en oeuvre par les Américains contre ses adversaires stratégiques. Elles génèrent à leur tour de nouveaux risques et un nouvel environnement d’affaires pour lesquels les recettes du passé pourraient ne plus être efficaces.

Les déclinaisons commerciales, économiques et industrielles de la philosophie « Peace through Force » : ce à quoi les entreprises peuvent s’attendre

Les enjeux économiques, commerciaux et industriels occupent une place centrale dans la NSS 2025 et la NDS 2026. Ils trouvent des déclinaisons spécifiques sur des sujets primordiaux pour les entreprises en matière :

  • d’accès aux marchés internationaux (américains, internationaux et surtout européens);
  • de contrôle sur les marchés, les industries, les normes ou encore les chaines d’approvisionnement, par une domination sans partage;
  • et d’influence globale sur les actions, les perceptions et les priorités des acteurs économiques et politiques, imposant de nouveaux modèles de penser et d’agir conformes aux principes de l’America First.

Mettant les intérêts américains en premier et au-dessus de tout, les Etats-Unis définissent de nouvelles règles du jeu par lesquelles elles cherchent à imposer par l’idéologie, la coercition, voire par l’action militaire unilatérale, les valeurs, principes et priorités de l’America First. Sur ses priorités économiques et stratégiques, les USA entendent prendre par tout moyen le contrôle des accès et des ressources stratégiques, dominer les secteurs et ressources clé et imposer un agenda normatif et idéologique qui pourraient s’imposer aux entreprises européennes.

Ce sont ces conditions qui doivent être prises en compte aujourd’hui par les entreprises pour identifier les nouveaux risques pesant sur leurs stratégies et opérations. La revue ci-dessous propose de voir quelques-unes des implications de politiques et de priorités annoncées dans la NSS 2025 et de la NDS 2026 sur trois sujets majeurs qu’elles traitent : Accès, Contrôle et Influence.

Accès : Ouvrir les marchés aux Américains, attirer les investisseurs sur le marché domestique et exclure ceux ne jouant pas selon les règles américaines

  • Stratégie de l' »Enlist and expand«  : Initialement conçu sous l’angle de la lutte contre le narcotraffic dans l’hémisphère occidental américain (les Amériques), ce concept consistant à rallier dans cette lutte ses principaux partenaires dans la région (enlist) et convaincre les récalcitrants à changer d’avis (expand) a des ramifications économiques et politiques importantes. Cette stratégie repose sur le présupposé d’une large coalition régionale permettant de partager la prospérité économique et de sécuriser l’accès et le contrôle tant à des points de passage (Panama et Groenland) qu’à des ressources économiques (pétrole, minerais critiques) jugés prioritaires par les Etats-Unis.
  • Réaligner pays et région sur les intérêts américains, et ouvrir les marchés : Cette volonté de ralliement et d’expansion s’étend aussi aux alliés occidentaux des Etats-Unis qui sont priés de garantir un accès « équitable » et « équilibré » à leurs marchés. Pour ceux qui doutent que les aspects philosophiques et politiques ne devraient pas être pris en compte, le chapitre sur la volonté américaine de ré-occidentaliser les Européens lient ceux-là avec l’appauvrissement européen actuel et son impuissance. Et donc la nécessité de repartir des « valeurs occidentales » pour retrouver la prospérité.
  • Assurer un commerce « équilibré » : Grand mantra de l’administration Trump, la réduction des déficits commerciaux, l’ouverture des marchés par la réduction des barrières non tarifaires et la déréglementation imposent des contraintes directes aux entreprises européennes dont le continent d’origine est directement visé par ces propos. Les grandes questions de déréglementation, d’ouverture et d’alignement européen sur l’économie digitale, les programmes de Défense et de Sécurité sont en ligne de mire depuis longtemps et se retrouvent au centre des revendications américaines.
  • Réindustrialisation et relance de la BITD américaine : Mentionnées tant dans la NSS 2025 que la NDS 2026, ces deux objectifs impliquent directement les alliés américains qui doivent à la fois mieux se prendre en charge par eux-même et contribuer à l’effort domestique américain de réindustrialisation. AUKUS aura été un précurseur sous certains points de vue, mais les investissements étrangers demandés par les Américains prennent une ampleur inédite. La coopération récemment conclue dans la construction navale avec la Corée du Sud en est l’exemple récent le plus marquant. Ce sont des opportunités pour les alliés, sans aucun doute, mais les conditions d’exécution sont rendues précaires pour les industriels étrangers, en raison d’imprécisions sur le périmètre des accords, ou encore même le difficile accès aux ressources nécessaires pour les réaliser (ressources humaines; énergie; eau pour la Tech, ses data centers et sa production de microprocesseurs…). L’exemple sud-coréen est parlant sur la simple question de savoir où seront construits les futurs sous-marins à propulsion nucléaire sud-coréens, les deux partenaires revendiquant tout ou partie de cela (encore à déterminer).
  • Accès aux positions et ressources critiques pour les Etats-Unis : Mentionné précédemment, cet objectif affiché comme stratégique par les Etats-Unis met les Américains en compétition avec la Russie ou la Chine par exemple, mais aussi avec ses alliés occidentaux, européens en premier. Les menaces du recours à la force pour prendre possession du Groenland en est la dernière illustration, tout comme l’affirmation de la prise de contrôle du secteur pétrolier vénézuélien par Trump après l’arrestation de Nicolas Maduro. Pour les ressources en matériaux critiques, les accords parallèles conclus par les Américains et les Européens risquent de les mettre dans la voie d’un choc par manque de coordination (ce qui est probable) ou par divergences stratégiques grandissantes (ce qui est possible).
  • Exclure les concurrents et adversaires des marchés visés par les Etats-Unis dans « son » hémisphère et au-delà : Les Américains vont chercher à limiter l’accès aux puissances étrangères dans son hémisphère occidental. Tout comme pour l’accès aux ressources critiques, Russie et Chine sont en tête de liste, mais tout indique que l’attention américaine se portera aussi sur l’Union européenne (que l’administration Trump abhorre). La diversification des relations économiques voulue tant par les Européens que les autres Etats de la région pourrait entrer dans le viseur américain s’ils y voient une concurrence déloyale d’une manière ou d’une autre. D’autres accords similaires pourraient aussi être visés, notamment pour l’UE poussant pour un nouvel accord de libre-échange avec l’Inde ou d’autres pays de l’Indo-Pacifique. C’est un risque réel lorsque ces accords devront entrer en oeuvre. La dernière illustration de cette sensibilité peut être prise au Canada qui a signé un premier accord visant à renforcer les relations commerciales avec la Chine. Les Etats-Unis menacent de nouveaux droits de douane en vue de dissuader leur voisin canadien d’aller dans cette direction, les accusant de vouloir aider la Chine à contourner ses droits de douane.

Pour les entreprises européennes: cela représente la possibilité d’être pris dans de nouvelles guerres commerciales autour de projets de diversification qui s’opposeraient aux intérêts américains, avec la perspective de la mise en oeuvre de contre-mesures par les autorités américaines. La perspective de sanctions contre les alliés Européens doit aujourd’hui être envisagée dans les cas les plus extrêmes en fonction des enjeux énoncés ci-dessus.

Cela implique aussi des cas d’ingérence américaine, notamment concernant l’approvisionnement en matériaux critiques. Les Etats-Unis revendiquent un droit de regard sur ces chaines d’approvisionnement et sur les investissements dans ces domaines. Les grands accords conclus dans ce domaine avec l’Ukraine, l’Australie et d’autres pays de l’Indo-Pacifique en 2025 visent à assurer un accès, et surtout une maîtrise sur ces minerais, en compétition directe avec la Chine, mais aussi potentiellement avec les autres alliés cherchant eux aussi à se diversifier. America First signifie que les Etats-Unis doivent passer en premier et la conclusion immédiate est que les Etats-Unis assureront cette primauté avec tous les moyens à sa disposition. Cela implique aussi un droit de regard et d’information, comme cela semble avoir été pratiqué ces derniers mois en Australie dans le cadre des projets d’investissements publics dans des capacités minières et de raffinage dans le pays.

Contrôle : les dominations américaines assumées et sous-entendues

  • Les dominations américaines assumées : Les Etats-Unis ont fait une première liste des domaines dans lesquels elles estiment disposer d’une domination dans les domaines militaires, énergétiques, financières et technologiques. C’est la force et l’attractivité américaine qui y ait conditionnée.
  • Les dominations sous-entendues et recherchées : Les coopérations mutuellement bénéfiques ne sont plus une priorité. Les Etats-Unis se mettent aussi en quête d’une domination normative, commerciale, industrielle et sur les supply chains critiques, des domaines où la concurrence chinoise est importante, voire dominante. Beaucoup d’aspects évoqués sur l’accès aux marchés tombent dans ce domaine. Elles veulent pouvoir jouer sur les marchés internationaux selon ses règles, avec une liberté, indépendance et fiabilité garanties par sa perception de sa puissance et l’utilisation de la coercition.
  • Contrôle sur les technologies, les normes, les chaines d’approvisionnement : Le plus voyant sera la mise sous surveillance des chaines d’approvisionnement sur les matériaux critiques. Qui est dans le viseur? Dans sa configuration actuelle, tout le monde l’est. La recherche de partenariats avec les Etats-Unis sera sans doute un moyen de contrôler ou d’en délimiter ce risque, comme c’est le cas pour l’Australie. Les autres domaines en jeu sont les semi-conducteurs, l’Intelligence artificielle ou l’accès au marché digital européen dont les réglementations sont jugées contraignantes et discriminantes pour les acteurs américains de la Tech.
  • Alignement du contrôle export sur les Etats-Unis : Mentionné juste au détour d’un paragraphe, ceci marque encore une fois la volonté de contrôle américaine sur le commerce international dans les domaines technologiques critiques. Beaucoup de choses sont déjà en place et connues pour les entreprises européennes. Il était illusoire d’attendre tout allègement sur ce point. Cela pourrait toutefois annoncer au contraire un durcissement et une extension des exigences américaines et de nouveaux moyens contre les tentatives et les politiques visant à une plus grande autonomie stratégique, notamment des alliés européens.

Pour les entreprises européennes : cela continue de rendre le marché américain attrayant sans aucun doute. Cependant, cela les positionne aussi en possibles concurrents, en porte-à-faux ou en dommages collatéraux lors de disputes commerciales, industriels ou normatives, sur d’autres marchés à l’international. Les tentatives de diversification des relations économiques et industrielles européennes risquent de trouver l’opposition d’intérêts américains, notamment lorsque ces relations concerneront sa sphère d’influence auto-déclarée ou bien d’autres partenaires ou concurrents plus stratégiques comme l’Inde ou la Chine. L’exemple canadien avec la Chine montre la sensibilité du sujet. Elles peuvent se trouver rapidement accusées de vouloir contourner les mesures douanières américaines, ou bien ne pas être en mesure d’assurer la pérennité de certains approvisionnements ou de les diversifier si ceux-ci sont protégés ou bloqués pour les intérêts américains.

Influence : les intérêts et la vision américaine en premier et avant tout

  • Normes, valeurs et priorités : Indépendamment des revendications idéologiques américaines multiples dans ces documents, l’enjeu majeur pour les entreprises européennes de la NSS 2025 en particulier est la volonté d’imposer les normes, valeurs et priorités, ainsi que leurs interprétations, aux partenaires des Etats-Unis. Le secteur de la Tech est en pointe dans ce domaine pour obtenir des révisions des politiques et réglementations européennes. Engagée sous l’angle de la compétitivité européenne, la déréglementation poussée en haut de l’agenda européen représente pour les Etats-Unis au contraire l’opportunité d’agrandir son accès au marché européen.
    • « Ré-occidentaliser » l’Europe : Ceci pose la question de l’identité et des missions des entreprises européennes. L’agenda politique américain marque un reflux des politiques DEI par exemple, ainsi que de toutes politiques énergétiques ou climatiques incompatibles avec un agenda climatologies-sceptique. Ceci inclut aussi de profondes critiques sur les politiques environnementales et énergétiques européennes, et même la remise en cause de projets énergétiques entiers aux Etats-Unis même, au détriment d’acteurs européens ayant investi dans le pays. La politique américaine climato-sceptique pourrait très bien pousser des projets renouvelables dans la catégorie de stranded assets, tout comme ce concept avait pu s’appliquer la décennie précédente à certaines catégories d’actifs pétroliers.

Pour les entreprises européennes : l’enjeu majeur est le degré d’ouverture du marché européen aux entreprises et investisseurs américains. Bien présents, voire dominateurs dans certains domaines, cette bataille des normes vise à maintenir et approfondir des accès existants, voire de les étendre, en imposant leur agenda et leur vision au dépens de l’approche et des intérêts des citoyens et consommateurs européens.

Elle vise aussi à bloquer les efforts d’un nombre grandissant de pays à mettre en oeuvre une forme de souveraineté ou autonomie dans des domaines jugés critiques pour ces pays et leurs citoyens. Pour les pays, il s’agit de ses approvisionnements stratégiques multiples, des matériaux critiques aux médicaments et à l’énergie, ou encore du contrôle sur la propriété intellectuelle et la liberté de commercer sans entrave. Pour leurs citoyens, le respect de leurs droits privés et la protection sur leurs données sont en jeu. Dans ces deux domaines, les entreprises peuvent se trouver en difficulté ou en porte-à-faux dans un contexte de tensions accrues entre Européens et Américains. Accepter tel ou tel investisseur américain ou tel autre contrat auprès des autorités américaines peut aussi prendre des dimensions médiatiques et souveraines pouvant entrainer des interventions tardives et/ou poussées des autorités nationales de plus en plus soucieuses de toute influence étrangère indue, ou bien des rejets même par leurs salariés et pays d’origine, et par conséquent des remises en cause de certains projets. Le groupe français Capgemini en subit aujourd’hui les effets pour des contrats passées avec l’administration américaine qui sont accusés d’être en lien avec sa politique migratoire.

NSS 2025 et NDS 2026 : la confirmation d’un tournant pour l’économie mondiale

Ces documents consacrés aux politiques de Sécurité et de Défense nationale des Etats-Unis posent le cadre d’un nouveau système économique international dont les règles s’imposeraient à tous, et surtout à ceux de la sphère d’influence américaine qui comprend aussi ses partenaires de l’Occident. Les enjeux et moyens de sécurité et de défense nationales sont mis au service de cette ambition, affichant une volonté d’interventionnisme et de coercition.

Ils imposent plus que jamais la prise en compte des priorités, décisions et des politiques commerciales, industrielles, politiques, diplomatiques, normatives des Etats-Unis. Elles pourraient conditionner grandement l’accès aux marchés internationaux et le contrôle de leurs activités et chaines d’approvisionnement à l’international, ainsi que la manière de faire des affaires et de prioriser les activités.

Si un choc des Occidents a bien lieu, les entreprises européennes risquent de se retrouver entre deux feux, voir l’accès au marché américain se fermer ou se réduire, ou encore être visé sur d’autres marchés internationaux où elles seraient amenées à privilégier sa diversification européenne au détriment de la priorité américaine affichée.

Après, une autre question en suspens risque de compliquer la donne : les Etats-Unis ont-ils vraiment les moyens de cette politique? A court terme, beaucoup de choses sont passées et l’heure est à prendre au sérieux ces menaces. A moyen et long terme, les Etats-Unis s’exposent à des risques d’instabilité engendrant potentiellement paralysie et impuissance, quelque que l’on a encore aujourd’hui beaucoup de peine à imaginer. Pour les entreprises européennes, l’impuissance américaine poserait alors autant de problèmes qu’une puissance dévergondée.

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