Les leçons de la révision 2026 de la National Defence Strategy de l’Australie

L’Australie avait prévu en 2024 de réviser tous les deux ans sa stratégie de Défense Nationale (National Defence Strategy – NDS) afin de pouvoir tenir compte des évolutions incertaines sur la scène régionale et internationale.  Elle avait noté alors la dégradation de ce contexte. Elle souligne aujourd’hui l’entrée dans une transition vers un ordre international nouveau dont personne ne connait vraiment encore les tenants et aboutissants. 

L’Australie maintient son attachement au multilatéralisme et au rules-based order qui sont considérés comme les meilleurs principes de sécurité et de prospérité pour sa position de puissance moyenne. Elle se met néanmoins à prévoir la nécessité de se prendre beaucoup plus en charge par elle-même en ajoutant un concept de self-reliance.

Une Stratégie de Défense Nationale pour poursuivre et approfondir l’adaptation des forces armées australiennes

Sa version 2026 confirme dans les grandes lignes les directions annoncées dans la Strategic Defence Review de 2023 et mises en musique dans la National Defence Strategy de 2024. Elle les précise et les approfondit en fonction des évolutions récentes, pour y intégrer de nouvelles priorités d’investissements et de capacités militaires, technologiques et industrielles. Cette stratégie revient aussi sur le rôle des coopérations avec ses grands partenaires internationaux qui doivent contribuer à affirmer ses priorités stratégiques. Cette stratégie est complétée d’un Integrated Investment Program qui confirme les cibles d’investissements et les capacités militaires recherchées ou planifiées.

Sur de nombreux points, la NDS 2026 confirme les grandes tendances entrevues en 2024. Les dépenses militaires et des investissements dans les systèmes d’armes, les forces et les infrastructures doivent continuer d’augmenter dans un contexte de forte pression budgétaire issue de l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire qui reste au centre de la stratégie pour la puissance navale qu’est l’Australie. Le pays confirme aussi sa stratégie de déni qui « vise à dissuader tout conflit avant qu’il n’ait lieu, à empêcher tout adversaire potentiel à réussir à contraindre l’Australie par la force, à soutenir la sécurité et la prospérité régionale et à promouvoir un équilibre stratégique régional favorable ». En d’autres termes :

Designed to deter a potential adversary from taking actions that would be inimical to Australia’s interests and regional stability. The Strategy of Denial involves working with the US and key partners to ensure no country attempts to achieve its regional objectives through military action. By signalling a credible ability to hold potential adversary forces at risk, this strategy also seeks to deter attempts to coerce Australia through force. Both objectives involve altering any potential adversary’s belief that it could achieve its ambitions with military force at an acceptable cost.

(2024 National Defence Strategy, chapitre 3 : stratégie de Défense)

Cette NDS 2026 confirme les objectifs de doter l’Australia Defence Force des capacités de :

  • Défendre l’Australie et ses régions voisines ;
  • Dissuader par le déni toute tentative d’adversaires potentiels de projeter de la puissance contre l’Australie à travers ses approches septentrionales ;
  • Façonner l’ordre régional de l’Australie en contribuant avec ses partenaires à la sécurité collective de l’Indo-Pacifique, à la protection et à la promotion des règles et des normes internationales ;
  • Répondre avec une forme militaire crédible ;
  • Protéger les routes économiques de l’Australie avec ses voisins et le Monde.

La fin d’un débat : Les Etats-Unis toujours plus au centre de la stratégie australienne de Défense nationale

Autre grande confirmation de la NDS 2026 : la centralité du partenariat avec les Etats-Unis qui est considéré et présenté comme incontournable. On pourrait se demander dans les faits si elle était vraiment remise en cause. La question a eu le mérite d’exister sur fond de confirmation ou non du pilier 1 du programme AUKUS durant la première année de l’Administration Trump. Et débat il y a eu, non seulement sur la viabilité du projet d’acquisition de SSN de classe Virginia et AUKUS, mais aussi sur la fiabilité du partenaire américain dans le contexte de l’America First. Ce débat a porté tant sur la capacité des Etats-Unis à fournir les moyens de fournir les garanties de sécurité attendues, que sur la question des valeurs et de son engagement en faveur des normes internationales. 

A ce titre, la NDS 2026 y répond clairement en faveur de ce partenariat, et les commentaires et décisions erratiques du président américain n’entament pas encore cette priorité :

Australia’s Alliance with the United States remains fundamental to our national security and the ADF’s capacity to generate, sustain and project credible military capability. The Alliance is critical to maintaining collective deterrence and regional stability in the Indo-Pacific and enables Australia to pursue our national security interests far beyond what we could achieve alone.

Deux années passées aux résultats mitigés

Une nouvelle NDS pose aussi l’heure d’un bilan paradoxal. Beaucoup de choses se sont passées, ont été annoncées, voire réalisées, mais il y a encore peu à voir. L’Australie a :

  • lancé la refonte de son organisation des forces pour les rendre Joint et intégrées en réorientant les priorités d’investissement,
  • revu sa flotte de surface et sélectionné les remplaçants de la frégate de classe ANZAC,
  • développé des capacités disruptives en matière de drones aériens et navals (Ghost Bat et Ghost Shark), a
  • commencé la production ou a acquis de nouveaux systèmes d’armes majeurs (Boxer, Huntsman, Triton, HIMARS…),
  • obtenu la confirmation du pilier 1 d’AUKUS et déployé les premières initiatives du pilier 2 (drones sous-marins, IA, surveillance spatiale, guerre électronique, hypersonique, quantique).
  • investi dans de nouvelles capacités de productions de munitions et de missiles à travers sa Guided Weapon and Explosive Ordnance enterprise, avec ses partenaires américains et norvégiens (Kongsberg pour le Naval Strike Missile et le Joint Strike Missile).

Mais malgré tout cela, l’Australie reste dans de nombreux cas au stade des annonces, des développement ou des investissements initiaux, et peine à convaincre de sa capacité à délivrer des capacités pour les guerres d’aujourd’hui et à tenir ses engagements pour l’acquisition de ses premiers SSN auprès des Etats-Unis et la production des SSN AUKUS avec le Royaume-Uni, ainsi que pour les nombreux projets d’infrastructures censés mettre en œuvre AUKUS ou la posture des forces alliées avec les Etats-Unis.

Les nécessités du temps long et les impératifs du temps court se percutent encore dans la NDS 2026 et ne trouvent pas de solutions faciles avec ou sans cette stratégie. Ce document a néanmoins le mérite de prendre le recul et d’ajuster les efforts. Et pour cela, la périodicité de deux ans tente de se montrer utile.

Accélérer l’adoption de capacités militaires « Australian made » disruptives

Dans ce domaine, l’Australie veut franchir des étapes importantes. Elle prévoit d’importants investissements dans le domaine des drones et de la défense aérienne et antimissiles. Leçon des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, le pays en tire les leçons en fonction de sa propre situation stratégique régionale :

  • L’Australie prévoit d’investir entre 12 et 15Mds$ australiens dans des systèmes autonomes et sans pilote sur la prochaine décennie jusqu’à l’année fiscale 2035-2036. 8,1Mds$ pourraient être investis dans des capacités aériennes, 4,5Mds$ dans des capacités navales et 2,4Mds$ dans des capacités terrestres. La part dédiée aux systèmes autonomes de petite taille et low-cost est établie entre 2,2 et 3,1Mds$ sur cette même période. Des investissements dans les drones sous-marins et dans les drones de surface ont été annoncés auparavant et confirmés durant cette NDS (Ghost Bat, Speartooth et Bluebottle).
  • La défense antimissile constitue une autre grande priorité. Entre 7,2Mds$ et 10Mds$ pourraient être investis dans un système de défense antimissile actif sur la prochaine décennie, en plus des autres investissements déjà réalisés dans d’autres capacités antimissiles pour ses frégates de défense aérienne Hobart notamment.
  • Les solutions anti-drones aériens pourraient aussi mobiliser jusqu’à 7Mds$ sur la décennie à venir. Deux premières sociétés australiennes, AIM Defence et SYPAC Systems, ont reçu des premiers financements de quelques dizaines de millions de dollars australiens dans le cadre de la Mission SYRACUSE de l’Advanced Strategic Capabilities Accelerator (ASCA). Les capacités financées portent sur les armes à énergie dirigée et sur les intercepteurs à bas coût.
  • Les systèmes hypersoniques sont aussi affichés comme une priorité, à travers le partenariat AUKUS et, au moins pour le missile de croisière air-sol hypersonique HACM, les solutions américaines à intégrer sur F-18, F-18 Growler et F-35, afin de pouvoir percer des espaces aériens hermétiques et frapper avec précision dans des délais de plus en plus courts. 

Self Reliance : qu’est-ce que veut dire la version australienne de l’autonomie stratégique franco-européenne?

Dans ce monde en transition et tout en se reposant dans de grandes largeurs sur les Etats-Unis, l’Australie veut aussi garder une capacité autonome de décision et d’actions. C’est pour cela qu’elle affiche sa volonté d’être plus autonome (self-reliant) sur le long terme afin d’être en capacité de dissuader de façon indépendante toute projection de force contre l’Australie. S’il fallait comparer avec les concepts d’indépendance ou d’autonomie stratégique tels qu’ils peuvent être pensés ou débattus en France et en Europe, on y trouve des similitudes avec la recherche de la diversification des partenariats ou bien dans le développement de capacités dites souveraines. 

La grande différence avec l’Australie semble être la centralité confirmée et encouragée du partenariat avec les Etats-Unis, là où d’autres alliés cherchant à perpétuer ce partenariat vont tenter de se trouver des marges de manœuvre de plus en plus grandes et assumées. Comme mentionné précédemment, ce partenariat est important, central, voire indispensable, dans ce projet d’autonomie, car il donne accès à l’Australie à des technologies, des capacités militaires et du renseignement difficilement développables tout seul ou même avec d’autres partenaires. Qu’elle soit en déclin ou non aux yeux des Australiens et des autres alliés dans la zone Indo-Pacifique importe moins que la conviction qu’aucun équilibre avec la puissance régionale chinoise n’est possible sans l’implication des Américains. 

L’Australie veut donc rester le meilleur partenaire des Etats-Unis, poursuivre son intégration dans les chaines d’approvisionnement américaines et développer des capacités souveraines de développement et de productions dans les briques partagées avec les Américains, tout en gardant assez d’influence et de liberté pour garder le contrôle de ses engagements et des moyens engagés. 

Une telle dépendance peut-elle quand même fournir un espace de négociations avec les Américains ? L’avenir le dira et cela serait un beau sujet d’étude, mais d’ores et déjà le gouvernement Albanese cherche à contrôler la temporalité et l’étendue des gages demandés par l’administration Trump, sur les dépenses et sur Taïwan. A défaut de ne pas dire non, il se montre capable de ne pas devoir dire oui. L’apport majeur de l’Australie dans cette alliance est l’accès qu’elle peut donner aux forces américaines dans la région où, justement, le compétiteur chinois de dote des capacités de se projeter au-delà de la première chaine d’île.

En complément du partenariat américain, l’ordre des priorités dans les partenariats internationaux de sécurité et de défense de l’Australie

Cette centralité américaine dans la stratégie australienne doit néanmoins être complétée par d’autres partenariats devant se développer dans les années à venir, avec la primauté donnée aux partenariats avec ses voisins et partenaires de l’Indo-pacifique. Le Japon est en tête de liste, que ce soit à travers sa participation autorisée à certains aspects du pilier 2, qu’à travers des coopérations militaires et industrielles bilatérales (drones sous-marins, drones aériens Ghost Bat, frégates modifiées de la classe Mogami…) ou trilatérale avec les Etats-Unis, notamment dans le domaine de la défense aérienne et antimissile. D’autres pays de la zone Indo-Pacifique sont mis en avant, notamment les pays de l’ASEAN, dont plus précisément Singapour, l’Indonésie ou les Philippines. L’Inde et la Corée du Sud en font aussi partie. 

Pour l’Europe, le Royaume-Uni est en tête de liste en raison d’AUKUS bien évidemment, et il n’est fait mention des Européens que dans des termes généraux et pour souligner la coopération annoncée entre l’Union Européenne et l’Australie en matière de partage d’information et de programmes d’acquisitions. Le soutien à l’Ukraine est souligné tandis que la France est mise en avant pour son groupe aéronaval avec lequel l’Australie souhaite travailler dans l’Indo-Pacifique.

Lien vers le site du Département of Defence de l’Australie pour accéder à la NDS et à l’Integrated Investment Programme de 2026 : https://www.defence.gov.au/about/strategic-planning/2026-national-defence-strategy-2026-integrated-investment-program

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