L’ère Trumpienne : le triple choc pour l’Europe
L’hegemon américain tente donc de changer le cours de son histoire ainsi que de celui des relations internationales, et l’Europe doit faire face à un nouvel environnement auquel il n’est tout simplement pas préparé. L’Europe aurait à affronter un triple choc qui doit la pousser à réfléchir à son avenir. Elle doit tout d’abord faire face à un retour de la politique en son sein avec l’émergence de dirigeants et d’idéologies populistes qui trouvent de puissants relais autour des appels à reprendre le contrôle de la destinée des peuples. C’est l’une des forces qui a conduit au Brexit et qui fleurit dans certains pays à travers l’Europe.
L’Europe doit aussi faire face au retour des questions de sécurité à ses frontières qui se sont imposées dans le débat européen autour des défis de l’accueil des réfugiés provenant des zones de conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de ces dernières années, ainsi que du défi posé par la crise ukrainienne. Ces questions ont révélé l’impuissance du modèle européen qui, voulant privilégier le soft power à une approche basée sur le hard power qui est, à l’échelle européen, largement abandonné et sous-estimé, s’est retrouvée désarmée dans la résolution des crises et l’accomplissement de son agenda.
Dans le cas de l’accueil de réfugiés provenant des zones de conflits périphériques, les récentes vagues migratoires ont provoqué un débat civilisationnel au sein de l’Europe qui l’a profondément divisé et qui la pousse à repenser son attitude et ses politiques pour répondre à cette situation.
Ces questions de sécurité se sont aussi cristallisées autour de la crise ukrainienne qui a révélé l’impasse causée par une Europe qui a voulu ignorer la question géopolitique pour participer à son règlement. L’auteur explique comment, en proposant un partenariat oriental par une approche résolument technocratique, l’Union européenne a cru vainement dépolitiser la question de la relation avec l’Ukraine, en l’ouvrant aux autres acteurs de la région, en vue de le rendre acceptable auprès de la Russie et d’en désamorçant l’opposition.
La Russie avait dans tous les cas une toute autre lecture de ce partenariat qui était plutôt interprété comme une nouvelle ingérence dans ce qu’elle considère comme son pré carré. La position russe a alors consisté à utiliser la faille du récit européen qui abandonne tout hard power au profit d’un soft power désarmé. Elle a abouti à l’annexion de la Crimée et l’implication directe mais masquée, démentie mais certaine, de la puissance russe qui a signé son retour comme acteur géopolitique d’intérêt après la parenthèse post-guerre froide. Au final, la crise ukrainienne n’a toujours pas été réglée, l’Union européenne a révélé son impuissance et la Russie s’impose comme un contre-modèle au récit porté jusqu’à présent par l’Europe.
Enfin, l’Europe doit cohabiter avec un président américain désignant nommément l’Union européenne comme un « ennemi ».
Nous le voyons bien depuis le début de ce post, il est impossible aujourd’hui de penser l’Europe sans y inclure une réflexion approfondie sur les Etats-Unis et sur notre relation avec eux. L’Europe a vécu dans son paradis parce que son allié américain a joué un rôle majeur, sinon primordial dans la réorganisation de l’ordre européen d’après-guerre. Et ce projet a été couronné par sa reconstruction politique, son développement économique et son unification inimaginable au regard des siècles passés. L’Europe fait rêver des générations d’Européens, comme l’illustre l’auteur dans les premières pages de son livre dans lequel il livre les confidences de ses amis ukrainiens embarqués dans la révolution ukrainienne justement pour faire sortir leur pays de l’Histoire, tragique, en rejoignant l’Europe.
Une Amérique sans l’Europe ?
Mais dans les circonstances actuelles, l’Europe est mise au défi de se penser seul si elle veut garder une certaine vision de son projet et une place sur la scène internationale.
C’est donc une « Amérique sans l’Europe » qui change le contexte dans lequel l’Europe doit se concevoir aujourd’hui. D’un côté, les changements démographiques aux Etat-Unis les rendent moins sensibles à la particularité des liens avec l’Europe et au sens de communauté transatlantique. D’un autre côté, les relations économiques plus approfondies entre les Etats-Unis et l’Asie rendent l’Europe moins incontournables et motivent ce pivot américain vers cette autre région du monde, sans compter que la principale menace à l’hyperpuissance américaine a été désignée sur l’autre rive du Pacifique. La Russie gardant plutôt un statut d’Etat « paria ».
Les dernières grandes décisions américaines dans les affaires du monde, comme le refus d’intervenir militairement en Syrie après le franchissement de la ligne rouge du Président Obama sur l’utilisation d’armes chimique, ou bien le retrait unilatéral des Etats-Unis de Syrie, ont révélé la « crise d’impuissance » de ses alliés américains. L’auteur compare cette situation à une « nouvelle crise de Suez » forçant les puissances européennes à décider comment se positionner. En 1956, pour tenter de continuer à peser dans les affaires du monde, les Anglais avaient choisi la voie de l’alignement et d’une intégration plus complète dans cette « relation spéciale » avec les Etat-Unis, tandis que la France avait choisi la voie de l’indépendance. L’Europe en tant qu’entité politique fait face à ce même dilemme aujourd’hui.
Conclusion : L’appel au réarmement politique de l’Europe
En conclusion de son livre, Benjamin lance un appel à une Europe souveraine capable de passer d’un projet de paix à un projet de puissance afin d’apporter sa réponse à un monde violent dans lequel elle se trouve embarquée malgré sa bonne volonté.
Pour cela, il invite l’Europe à faire émerger une autonomie stratégique en soutenant les initiatives menant au renforcement de ses capacités autonomes de défense. Il invite à repenser la relation transatlantique et de passer des aspirations civilisatrices à des intérêts partagés dans une nouvelle approche plus réaliste de sa politique étrangère commune, en se dotant de la capacité et de la volonté d’ « entrer au mal, s’il y a nécessité ».
Dans le domaine économique où l’Europe dispose d’une vraie puissance, il l’invite à prendre plusieurs initiatives comme la mise en place de mécanismes de protection solides contre la portée des sanctions américaines, l’émergence de l’Euro comme une vraie monnaie de réserve sur la scène internationale pour faire contrepoids au dollar et la mise en place de sa propre extraterritorialité. Elle l’a fait avec la mise en place de sa réglementation des données personnelles (la fameuse RGPD) et l’auteur cite d’autres domaines d’application qui ont été identifiés par l’Institut Delors (le respect de l’environnement, la lutte contre la corruption et la lutte contre l’évasion fiscale).
Analyse : les Etats-Unis s’éloignent-ils vraiment de l’Europe?
Derrière ces appels à plus d’investissement et d’autonomie des Européens dans leurs propres capacités de défense, ces doux appels de l’Orient dans les oreilles américaines et les revues stratégiques sur les engagements américains à travers le monde, faut-il y voir forcément les signes d’un éloignement des Etats-Unis et de l’Europe ?