L’hégémonie contestée : à la recherche de nouveaux repères dans l’espace mondial (Partie 1)

L’histoire de la domination des hommes sur les autres s’est-elle figée dans le temps au tournant de la décennie des années 1990 dans une fin de l’histoire cristallisant la domination libérale sur le monde ou s’est-elle précipitée vers un clash des civilisations ? Dans son livre L’hégémonie contestée : les nouvelles formes de domination internationale, Bertrand Badie nous invite à faire fi de cette alternative généralement enseignée. Cette histoire fascinante de la domination aurait en fait échapper subrepticement des mains des puissances européennes et américaines des siècles passées en quête d’une hégémonie civilisatrice et stabilisatrice, pour donner naissance à un nouvel ordre dans lequel il constate leur impuissance grandissante.

De nouvelles forces et de nouvelles formes de domination forgées par un esprit contestataire globalisé brouillent et déstabilisent l’espace mondial. L’auteur se penche ainsi sur la fin d’un songe, celui du moment hégémonique global, stabilisateur et supposé bienveillant, ainsi que sur sa responsabilité dans ce nouvel ordre.  

Le rêve ou l’ambition hégémonique a bien été déterminante durant les dernières décennies sous bien des formes et a animé d’autres régimes les siècles passés. Elle trouve sa singularité dans l’expérience de l’Athènes antique. La domination athénienne sur les cités grecques alliées au sein de la ligue de Délos est présentée comme avoir été vécue positivement par ses alliés qui s’y soumettraient volontairement, selon l’analyse de Thucydide. L’hégémonie devait se traduire par « acte de conduire », laissant présupposer que les cités se soumettent et adhèrent volontairement à la direction d’un hégémon qui, de surcroît, leur voudrait du bien. Dans cet exemple daté et délimité géographiquement, l’hégémonie manifeste la nature libre, volontaire, délibérée, voire désirée, de l’obéissance au plus puissant.

L’hégémonie devait se distinguer des autres formes de domination du fait que l’hégémon agit non pas sur une simple question de puissance ni des ressources qui l’alimentent car elle devient effective en étant intériorisé par les alliés de l’hégémon dont la domination devient l’affaire de tous. Le « leader bienveillant » devient le garant de la stabilité et de la prospérité de l’ensemble dont il accepte le rôle, contre une rémunération bien modeste.

Dès ses débuts, l’hégémonie a pourtant posé problème et présenté un certain nombre de limites : jusqu’où et jusqu’à quand cette servitude volontaire pouvait perdurer ? L’hégémon restera-t-il bienveillant jusqu’au bout ? Quelles sont les « prétextes » dont il a besoin pour maintenir l’ordre et tirer profit de cette domination ? Ces questions se sont posées dans chaque cas où la domination hégémonique était brandie ou appliquée. 

De l’origine de l’hégémonie à l’Amérique hyperpuissante de l’après guerre froide : des histoires d’ambitions brisées et de faiblesses avérées

En plus du moment hégémonique athénien, L’auteur s’intéresse à six autres périodes hégémoniques. La période du Saint Empire Romain de Charles Quint au 16ème siècle a tout d’abord été celle de la tentative de rationalisation de la domination par un empire au sommet de sa domination sur l’Europe. Les « prétextes » de l’hégémon ne semblaient plus fonctionner. Que ce soient la figure de l’ennemi turc commun ou l’argument de l’union religieuse, ces moteurs supposés de l’hégémonie perdent leur effet sur les autres royaumes qui, au contraire, s’en saisissent pour contester la domination impériale en cherchant à s’allier à l’empire Ottoman ou à profiter de la Réforme protestante pour s’affirmer et se démarquer. Le nouvel ordre international qui se fonde en ce temps ne prendra pas l’hégémonie comme point de repère, si ce n’est pour le contester, mais l’équilibre marqué par l’affirmation et la concurrence grandissantes des puissances des Etats naissants.

La question hégémonique va alors être testée dans le nouvel ordre international westphalien, marqué par la reconnaissance, l’équilibre et la concurrence d’entités souveraines reconnues et indépendantes qui se constituent peu à peu en Nations européennes. La France de Louis XIV se jouera de l’hégémonie en contestant celle de la dynastie des Habsbourg puis en cherchant à consolider sa propre domination ainsi sur les nouveaux espaces conquis donnant naissance à un Etat territorialisé, désenclavé et dirigé par une administration forte. Mais encore une fois, la montée en puissance française suscita la contestation et l’opposition des autres royaumes souverains concurrents. La compétition westphalienne entre Etats modernes érige l’hégémonie en dysfonction, ce qui se traduit par le repli des ambitions hégémoniques françaises.

L’hégémonie messianique porté par Napoléon était elle aussi inscrite dans son siècle, celui des Lumières et de la Révolution. Sur le fondement du mythe moderne de l’hégémonie portée par la Nation émancipatrice qui porta aux peuples du Monde les droits de l’Homme et la liberté politique, les monarchies européennes se sont liguées pour contester la révolution les menaçant dans leurs fondations. Ce projet devait néanmoins contenir lui aussi une faiblesse intrinsèque : la Révolution a permis l’instauration de l’Etat rationnel légal mais aussi l’idée de nation souveraine qui va contester autant les despotes que les tutelles extérieures.

Peut-être pourrait-on alors trouver une version plus solide de la domination hégémonique dans l’hégémonie libérale portée par une Angleterre maitresse des mers et du commerce international au 19ème siècle. Ce pays pouvait s’enorgueillir d’une forme plus sophistiquée de « l’empire informel » dans lequel, grâce à une flotte surpuissante et avec un investissement présenté comme minimal et extrêmement rémunérateur, il a pu s’étendre à travers le monde. Mais là encore, l’hégémonie libérale rencontre ses limites. L’adhésion au libre commerce a nécessité dans certains cas le recours à la politique de la canonnière pour constituer ou défendre des positions commerciale, le marchand redevenant rapidement militaire. La dynamique nationaliste et la logique de compétition viendront aussi neutraliser l’hégémonie.

Les guerres de la première moitié du XXème siècle devaient donner naissance elles aussi à de nouvelles formes de domination internationale s’habillant encore une fois de l’hégémonie. Durant la deuxième moitié du XXème siècle, l’hégémonie a été partagée entre les Etats-Unis, l’hyperpuissance de 1945 qui instaura un véritable système international politique, militaire, économique et financier à son avantage, et l’alternative soviétique. Les autres Etats européens se coalisèrent entre les deux hégémons pour s’installer dans un « campisme » qui perdurera plusieurs décennies.

C’est donc un choc d’hégémon qui s’est joué durant la Guerre froide. Chacun d’eux a pu compter sur un campisme hégémonique marqué par un degré élevé d’adhésion volontaire de leurs alliés dans leurs sphères d’influence respectives. L’auteur souligne aussi que cette hégémonie partagée s’est développée de façon croisée, chaque camp se nourrissant des oppositions chez l’autre, donnant ainsi naissance à une hégémonie croisée.

La chute de l’Union soviétique a mis fin à ce duo et les Etats-Unis se sont installés pour un temps dans un ordre déclaré unipolaire et l’hyperpuissance. Mais déjà avant ce tournant majeur de l’histoire contemporaine, qui n’a pas été et qui ne sera pas le dernier, les signaux d’alarme s’amoncelaient sur une hégémonie de plus en plus bancale.

La diversification des ressources de puissance, telle que décrite par l’auteur, a battu en brèche la domination des hégémons sur leurs camps respectifs durant la Guerre Froide. Cette situation est notamment marquante dans le camp occidental où les vaincus de la deuxième guerre mondiale ont réussi à se reconstruire pour devenir des puissances économiques de taille mondiale. Sous le parapluie américain, l’Allemagne et le Japon ont adopté des stratégies spécifiques concentrant leurs efforts pour rebâtir leur puissance économiques, industrielle et financière, réduisant relativement la position de leur hégémon. La France a joué la carte de la « Grandeur » et de sa destinée mondiale par une politique étrangère active pour préserver son « rang », malgré l’absence des moyens d’une puissance globale.  L’hégémonie au temps de la deuxième moitié du XXème siècle se distinguait pour laisser ces espaces de contestation dans lesquels les plus fidèles alliés pouvaient trouver les moyens de s’exprimer, de s’affirmer, et de le contester de manière plus ou moins avouée, avec la bénédiction et le contrôle plus ou moins assuré de l’hégémon américain.

C’est à ce moment de l’histoire, en 1989, que le monde semble s’être emporté sur le sens de l’hégémonie américaine qui semblait incontestable et hyperpuissante. Et, selon l’auteur, l’Hyperpuissant aurait même manqué les signes sérieux des effets pervers de l’hégémonie. L’illusion de la servitude volontaire, la précarité du Soft Power et l’impuissance de la force militaire, qui n’est plus décisive dans la résolution des conflits et la création d’ordre dans l’espace mondiale, aboutissent à un monde anti-hégémonique qui a pris le pouvoir et a changé, à la barbe de l’hégémon global américain ou des hégémons européens colonisateurs, les équilibres mondiaux.

La suite dans le prochain post : L’hégémonie contestée : à la recherche de nouveaux repères dans l’espace mondial (partie 2)

BADIE, Bertrand, L’hégémonie contestée : les nouvelles formes de domination internationale, Octobre 2019, Odile Jacob, 227 pages

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