Le Paradis perdu : l’Europe atlantiste au défi de l’émancipation

OTAN et Union européenne : les deux piliers de la construction de la relation atlantique

Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe s’est construite autour, d’une part, de son projet d’autonomie et d’intégration économique et politique aboutissant aujourd’hui à l’Union européenne, et, d’autre part, de son intégration effective dans le système de défense et d’alliance posé, garanti et dominé par les Etats-Unis au sein de l’OTAN.

Cette double voie a coexisté tout au long de la guerre froide et dans la période qu’il l’a suivi jusqu’à aujourd’hui. Elle n’a pas empêché l’alliance transatlantique d’exister, de se renforcer en se réinventant, notamment durant la période post-guerre froide, ou à l’Union européenne de s’imposer comme un acteur à part entière sur la scène internationale. Il s’agissait au final de deux piliers fondant ce « paradis » post-moderne dans lequel l’Etat de droit et la paix prenaient la place des guerres fratricides et des autoritarismes passés. 

Cette cohabitation était au final acceptable et encouragée par les Américains car les projets de communauté européenne économique, puis politique, ainsi que d’Alliance militaire atlantique avancent jusqu’à présent main dans la main, jusqu’au point où les élargissements de l’OTAN et de l’Union européenne à la chute du Mur de Berlin se sont effectuées en parallèle de manière quasi-symétrique. Les discours sur une hypothétique concurrence entre les deux projets sont restés au final plus dans l’ordre du débat académique, tandis que dans la réalité, le plus fervent des indépendants dans l’Alliance atlantique (la France pour ne pas la nommer) n’a eu de cesse de s’intégrer plus en avant dans celle-ci et de se reposer sur les moyens et la logistique militaire américaine jusque dans ses opérations dans son pré carré africain.

Le projet d’union politique permettait quant à lui d’encadrer et d’accélérer la reconstruction européenne, de proposer un contre-modèle à la paix et à l’ordre soviétique et justifiait la proximité avec les Etats-Unis au-delà du strict plan militaire au travers d’une communauté de valeurs autour d’un ordre international libéral commun.

Si éloignement il y a des Etats-Unis de l’Europe, il ne se traduit pas tout d’abord de la même manière dans ces deux projets et, surtout, il est nécessaire de lever les malentendus sur les attentes réelles des Etats-Unis vis-à-vis de l’Europe. 

Des Européens appelés à s’aligner loyalement sur les Etats-Unis dans les domaines militaires et stratégiques

Du point de vue stratégique et militaire, force est de constater que le désengagement américain de l’Europe reste limité et ne se traduit nullement par un divorce. Les dirigeants américains l’ont clamé haut et fort durant la conférence de Munich du mois de février 2020, les Américains sont bien là pour rester. 

Mais rester comment ? Pour les Etats-Unis, cela fait dorénavant depuis 2001 que les missions et la géographie de l’OTAN ne se limitent plus au seul théâtre européen. Ils ont porté les Européens à les suivre dans maintes aventures durant ces dernières années, ils continuent et ils continueront à le faire. Ce qui distingue ces dernières années à la période précédente, c’est le souhait des Américains d’embarquer l’Europe, sous l’ère Trump, dans la mise en oeuvre de ses nouvelles priorités et de sa nouvelle vision du monde fondée sur le souverainisme, le nationalisme et l’unilatéralisme, au dépens du libéralisme politique et économique fondateur de l’ordre atlantiste.

Dans ce cadre, les demandes américaines apparaissent aujourd’hui comme autant d’appels ou de tests sur l’allégeance et le soutien aux décisions américaines. Au-delà des débats très vocaux sur l’engagement des Etats-Unis à être solidaires de l’Europe sur le fondement de l’article 5 du traité de Washington, la question posée n’est donc pas tant celle de l’engagement des Etats-Unis auprès de l’Europe mais plutôt celle de l’engagement de l’Europe auprès des Etats-Unis. 

Ces trois dernières années, les décisions prises par les Etats-Unis de façon unilatérale, sans consultation avec ses alliés européens ou autres d’ailleurs, se multiplient et placent leurs partenaires dans l’embarras et la confusion, mais réclament une loyauté et un alignement sans faille, sous peine de punitions et de mesures de rétorsion. 

La Corée du Sud et le Japon se sont retrouvés à de multiples reprises ces trois dernières années à la traine des initiatives américaines concernant la politique menée avec la Corée du Nord. Ils ont parfois dû accepter des décisions fortes pouvant les laisser douter des intentions américaines, comme la suspension ou l’allègement de certains exercices militaires entre la Corée du Sud et les Etats-Unis en 2018 et 2019 suite aux gestes de bonne volonté décidés après la première rencontre en Donald Trump et Kim Jong-un en 2018. Ces exercices représentaient des gages de préparation et d’engagement de l’allié américain dans la défense du territoire sud-coréen et leur remise en cause de façon unilatérale par le protecteur américain a pu être ressentie dans le camp sud-coréen comme un affaiblissement de leur partenariat. Du côté de l’administration américaine, ces inquiétudes et critiques ne pouvaient pas être pertinentes car elle considérait jouer pleinement son rôle de protecteur et de garant de la sécurité sud-coréenne en prenant l’initiative de la résolution du conflit coréen dont elle jugeait l’approche multilatérale menée jusqu’à présent comme inefficace. En compensation, les Etats-Unis réclament un investissement supérieur de la Corée du Sud dans sa mission, notamment en prenant en charge une portion plus grande de la facture de sa présence dans la péninsule coréenne.

Les Européens ont dû quant à eux prendre acte de la politique unilatérale de remise en cause de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran et sont poussés à durcir le ton contre eux, sous peine d’être soumis à des mesures de rétorsion économiques et commerciales par leur propre allié. Ils se sont aussi trouvés devant le fait accompli suite à l’annonce du retrait unilatéral des forces spéciales américaines de Syrie, allant à l’encontre des engagements et des intérêts des Européens dans ce pays qui consistent à éviter la réapparition d’un nouvel ennemi après l’effondrement de l’Etat islamique. 

Pour l’OTAN, la dernière demande d’un plus fort engagement au Moyen-Orient suite à la dernière crise avec l’Iran au mois de janvier 2020 provient des Etats-Unis cherchant à limiter leur empreinte sur le terrain en trouvant un relais auprès d’Européens rétifs à un plus fort engagement dans le pays et, surtout, à une confusion trop forte avec les priorités et politiques américaines dans la région. 

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