L’Union européenne, le nouvel ennemi de l’administration américaine
Alors qu’au final, dans le domaine stratégique et militaire, le temps est donc plutôt au resserrement des rangs autour des Etats-Unis, notamment au sein de l’OTAN pour les Européens, le deuxième pilier de la relation transatlantique, l’union économique, politique, monétaire et pluridimensionnelle, est quant à lui vivement contesté. C’est sans doute là que l’éloignement américain va se faire ressentir le plus fort dans les mois et années à venir avec le maintien éventuel de l’administration Trump jusqu’en 2024. Sa désignation comme « ennemi » par l’administration Trump s’explique par tout le mal que l’Union européenne peut représenter pour elle : une alliance multilatérale fondée sur l’Etat de droit, des valeurs à portée universelle et un libéralisme économique, démocratique et politique qui a permis à tout un continent de prospérer et à s’établir en concurrent économique de poids aux Etats-Unis.
L’Union européenne apparaît ainsi comme une bulle dans laquelle les Etats européens ont pu trouver les marges de manœuvre et de la puissance qu’ils se refusent de trouver sur le plan militaire et stratégique et qu’ils ont confié aux Etats-Unis. Mais les tests constants d’allégeance de ces dernières années aux pays européens dont nous venons de parler sont autant de forces centrifuges pouvant faire éclater cette bulle en favorisant la division au sein de l’Union. La tentation de voir dans l’Union un projet concurrent à l’OTAN et au parapluie américain était purement théorique tant que les deux projets cohabitaient et se renforçaient l’un l’autre. Elle devient plus réaliste si les Européens ou une partie d’entre eux considèrent être embarqués malgré eux par les Etats-Unis à l’encontre de leurs intérêts de par leur unilatéralisme et leur remise en cause de l’ordre libéral international, ou bien s’il est perçu que les Etats-Unis oeuvrent contre le projet politique européen.
Les dernières initiatives européennes en matière de financement des projets de R&D de défense ont été mal accueillies par les Etats-Unis non seulement parce que les industries américaines pouvaient se retrouver exclus de ces projets, mais aussi parce que le projet européen n’est plus considéré comme valide par l’administration américaine et est donc considéré de façon pratique comme un concurrent voire un adversaire. Le pilier européen n’aurait alors de raison d’être que s’il a lieu au sein de l’OTAN et qu’il est profondément imbriqué dans le système américain de défense. Le choix d’un avion de combat F-35 est sûrement beaucoup plus politique que militaire (au vue de ses performances) et vient renforcer les divisions au sein de l’Europe entre les pays qui choisiront mordicus le parapluie militaire américain et les autres qui privilégient l’union politique européenne.
Le choix américain de l’Europe malgré tout, un projet de réarmement politique à réaliser aux marges des priorités américaines
En conclusion, la relation transatlantique semble au final avoir un bel avenir devant elle. Elle risque d’être plus chaotique, moins consensuelle, surtout si l’ère trumpienne venait à perdurer, mais son fondement sur l’OTAN va se poursuivre et se renforcer au regard des priorités des pays européens qui choisiront sans aucun doute l’Amérique plutôt que l’Europe pour se défendre. Le projet politique européen est quant à lui menacé par ce qu’il représente par rapport aux fondements de la doctrine trumpienne et par son statut de concurrent économique et, de plus en plus, à tord ou à raison, stratégique et militaire, aux yeux des Américains qui ne souhaitent, dans le contexte actuel, qu’une chose : un alignement de ses alliés européens dont ils paient très chers la protection sur sa nouvelle vision et conduite des affaires du monde.
Pour réarmer l’Europe, elle devra apprendre à « entrer au mal ». Elle devra surtout savoir se construire dans les espaces que lui laisseront les Etats-Unis ou dans lesquels elle peut se sentir assez forte pour s’en démarquer. Elle devra choisir certaines batailles et certains adversaires pour s’affirmer. Sur d’autres dossiers, elle devra bien se résoudre à suivre les Etats-Unis, comme elle le fait déjà, car elle n’a ni les moyens, ni l’intérêt, ni la volonté véritable de rééquilibrer la relation transatlantique. Le projet européen doit se protéger de certains excès de la politique américaine là où il dispose de vrais atouts, comme Benjamin Haddad l’a souligné, mais au final, il ne peut pas se construire contre les Etats-Unis au regard des choix stratégiques et politiques, des névroses ainsi que du sens de l’amitié et de la loyauté de ses membres vis-à-vis de leur protecteur.
Sur quels fronts l’Europe politique, stratégique et militaire pourrait-elle donc bien se constituer ? L’Europe peut se construire dans le domaine militaire sur le théâtre africain comme l’y pousse la France à l’heure actuelle dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. L’Europe peut aussi s’affirmer politiquement et militairement face à la Turquie en refusant les diktats successifs qui lui sont imposés, en clarifiant son partenariat et en tranchant de façon décisive la grande question sur la frontière méditerranéenne de l’Europe. L’Europe peut affirmer sa solidarité entre pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Est en se réengageant dans la crise ukrainienne pour signaler le refus du révisionnisme russe qui menacent d’autres pays de l’Union européenne. Elle peut s’engager dans la protection et la sécurisation de sa frontière méditerranéenne pour réduire les coûts des flux migratoires non contrôlés auprès des pays européens limitrophes. Elle peut aussi se poser en modèle ou contre-modèle politique en cherchant à renforcer ses partenariats avec les autres pays ou autres blocs régionaux à travers le monde partageant les mêmes valeurs et mêmes objectifs, avec ses propres coalitions de volontaires autour de ses valeurs libérales et multilatérales.
Réarmer l’Europe, oui, mais sans se laisser hypnotiser par l’obsession américaine et en faisant ses armes ailleurs, en prenant aussi le grand large.

HADDAD, Benjamin, Le paradis perdu : L’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes, Grasset, 2019, 288 pages